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La noce de Saint-Front

Dans sa longue ferme de trachyte blottie au pied du Mézenc, la jeune veuve Adeline fredonne près de l'âtre, son antique carreau posé sur ses genoux :
" Estelle
Bien belle!
Per ayuma lou fougaou!"

Au refrain guilleret, les fuseaux de bois répondent en sautant lestement sous les petites mains nerveuses de la montagnarde. Les fils de lin se croisent et la neigeuse dentelle glisse, échappant au buisson d'épingles multicolores qui en retient les motifs arachnéens, ces pétales de fleurs en train de se former.... Par les fenestrons aux rideaux relevés, la lumière d'automne coule parcimonieusement et des cabochons étoilés -ornements du carreau- jaillissent des feux roses...

C'est décidé, cette fois! Adeline se remarie…

La solitude lui pèse, surtout lorsque revient l'interminable hiver, qui amoncelle alentour ses énormes congères, plus hautes que les maisons et qu'on reste isolé du monde, si loin des foires joyeuses, de l'église paroissiale et des boutiques de Saint-Front… La dentellière sourit ; elle n'a pas eu besoin du fameux bâton blanc pour trouver un mari!
Les soupirants ne lui manquaient pas! Elle aurait pu épouser l'athlétique forgeron de Fay-sur-Lignon, le tailleur de Montbrac, le coquetier de Mazet dont elle connaissait le beau talent épistolaire et même ce marchand de bœufs, originaire de Saint-Agrève qui lui avait donné un joli dé d'argent. Mais l'un avait une mère acariâtre avec laquelle il fallait vivre, l'autre claudiquait un peu, le troisième s'endettait facilement, et quant au Saint-Agrévois, il n'y fallait pas songer : la boulangère de Roffiac, toujours bien renseignée, chuchotait qu'il descendait d'une lignée de huguenots intransigeants, prêts à le désavouer si jamais il tournait casaque… Non ! En définitive, aucun de ces amoureux-là ne pouvait convenir ! Mais pourquoi aller quérir le bonheur si loin quand il réside sous votre toit ?
Le svelte et blond Clovis, le domestique de la maison était célibataire. Il assurait qu'il ne voulait pas se marier, mais on murmurait aux veillées qu'il aimait Adeline ; il n'osait le lui avouer, cependant son beau regard gris en contait plus long qu'un discours!

Un soir de l'été dernier, la béate de Machabert avait convoqué Clovis et Adeline dans sa petite maison de poupée au minuscule clocheton, et depuis ce jour-là, les jeunes gens s'étaient fiancés. Clovis avait donné à sa future épouse le seul bien qu'il possédait sur terre : une montre à sautoir, héritage de sa marraine…

Hélas ! Huit jours avant la cérémonie nuptiale, l'horrible charivari avait commencé! Durant trois nuits consécutives, Clovis entendit des meuglements épouvantables. Ayant regardé par la fenêtre, il vit s'attrouper quelques garnements du voisinage qui soufflaient à perdre haleine dans les cornes de béliers, en guise de cors de chasse! C'était une coutume ici : on n'admettait pas qu'une veuve paraisse oublier ses premières noces …

Le matin revenu, la jeune veuve faisait semblant de n'avoir rien remarqué. Affreusement gêné, Clovis n'en soufflait mot. Toutefois, Adeline s'aperçut que son promis se montrait depuis lors, un peu moins enjoué…

Le jour des noces survint!
Dès l'aube, plus de quarante chevaux piaffaient autour de la ferme de l'Aubépin. Qu'ils étaient fringants en ce jour, élégamment enrubannés, tous étrillés de frais, la queue tressée, le poils luisant, la narine frémissante! Et les cavaliers aux grands chapeaux noirs semblaient avoir enlevé les plus jolies filles de la steppe!
Assises en amazone et cramponnées d'un bras à la taille de leur galant, elles riaient aux éclats, fières de leur robe crissante…
Augustin, le garçon d'honneur, devait conduire la mariée à la mairie. Il avait sacrifié à l'usage en attachant à la selle de sa monture un énorme coq de feu, qui, les plumes hérissées, s'ébouait et s'égosillait désespérément! Cette tradition explique le nom de poulailler qu'on décerne en cette contrée à tous les garçons d'honneur. Après bien des accolades, des poursuites, des taquineries, le cortège s'ébranla, le poulailler et Adeline en tête, suivis des parents, des cousins, des amis, le fiancé et sa mère formant l'arrière-garde…
Adeline était éblouissante : sa robe de soie violette se relevait parfois et laissait entrevoir un somptueux jupon de moire. Ses fines tresses dorées et enroulées brillaient sur ses oreilles. Sa coiffe blanche et brodée, tuyautée au fer par la repasseuse de Montbrac était cernée d'un large ruban mauve tendre noué en catogan sur le coté gauche… Et le trop du cheval faisait gaiement danser sa triple chaîne d'or rose et les longues franges de son châle.
Le ravissant clocher à jour de Saint-Front se découpa sur le ciel.
Tous les cavaliers levèrent leur carabine et tirèrent en l'air. Ces détonations barbares annonçaient au village l'entrée solennelle de la mariée. Les fenêtres s'ouvraient, les gens sortaient sur le seuil et dans un vacarme de galoches ferrées, une bande de gamins dévala la venelle en hurlant de joie ! Devant l'auberge Montès, les chevaux s'arrêtèrent ; chaque galant aidait sa commère à sauter de cheval ; dans les bras tendus du poulailler Adeline s'élança, trébucha sur une pierre et se tordit la cheville en poussant un grand cri! Le garçon d'honneur s'agenouilla devant la jeune femme et déboutonnant la bottine de la nouvelle Cendrillon, il cria à la cantonade :
- Pour ma peine, tout à l'heure, je réclame un baiser!
Clovis regardait la scène en silence et il lui sembla que ses camarades se poussaient légèrement du coude…
Mais Adeline s'agitait déjà en faisant tournoyer sa robe.
Elle se lamentait : " J'ai perdu mon peigne d'écaille! "
Et tout le monde de chercher à terre le précieux fugitif, ce peigne aux longues dents qui relève si gracieusement sur la nuque les cheveux des femmes vellaves.
Un cri de triomphe, lancé à pleine voix, fit retourner les invités : " Bravo! Criait Augustin! Voici le voyageur! " Et enlaçant Adeline qui riait trop fort, il tentait de retirer le peigne luisant suspendu aux franges emmêlées du châle feuille morte, lorsque Clovis s'interposa : " Laisse çà! " bougonna-t-il en repoussant Augustin.
D'un geste brusque, il arracha le peigne et fit mine de le lancer dans les orties et puis, se reprenant, il le tendit sans un mot à sa future épouse, transformée en statue…
Personne ne riait plus. Juste à ce moment-là, comme pour faire diversion, une petite fille, toute de bleu vêtue, se présenta devant la mariée en lui offrant une gerbe de glaïeuls frais cueillis, tandis que la porte de la mairie s'ouvrait à deux battants. Prestement recoiffée par une amie, Adeline repris le bras de son garçon d'honneur, devenu silencieux, et portant ses glaïeuls comme un royal trophée, elle gravit, souriante, les trois marches de pierre de l'hôtel de ville.
Chacun des invités s'assit sur les bancs de pin : seuls les fiancés disposaient de chaises de paille au dossier poli… Les filles de la noce arrangeaient les plis de la jupe bouffante de la mariée autour du siège rustique. Clovis ne se pressait pas. Adeline attendait fébrilement le moment où il serait près d'elle, un peu raidi sans doute par l'émotion de l'heure. Dans sa queue de pie noire, Monsieur le Maire avait pris place derrière l'estrade, et lorgnait sans relâche la grande porte béante. Le bourdonnement des conversations, le bruits des bottes raclant le plancher, les plaisanteries des cousins, le gloussement des filles surexcitées, la toux du vieil oncle, montaient dans l'air embrumé par la fumée des pipes…Une sorte de torpeur, un malaise indéfinissable s'emparaient de la jeune femme et la tête lui tournait un peu…
Cependant, à l'auberge Montès, la Mère Henriette s'affairait devant ses fourneaux et gourmandait ses servantes. On avait décroché d'énormes jambons fumés des poutres auxquelles ils étaient suspendus depuis l'autre hiver. Dans l'arrière salle qui fleurait bon la douce chaude, cinquante couverts luisaient sur les longues tables recouvertes de draps de chanvre. Amélie battait vigoureusement des blancs d'œufs en neige et leur mousseuse écume débordait presque du saladier. Mais Mère Henriette n'aurait confié à personne la tâche délicate qui consistait à faire tomber goutte à goutte dans la crème jaune d'un large compotier bleu, le caramel obtenu avec un morceau de sucre passé sur un tisonnier rougi à blanc…
Entourée d'un halo de fumée, elle ne reconnut pas tout de suite la silhouette de Clovis. Il s'approchait lentement :
- Mère Henriette! souffla-t-il.
- Ah! C'est toi mon garçon. Ne te fais pas de souci! Tout sera prêt à l'heure et j'émerveillerai ton Adeline, je te le promets!
- Mère Henriette! Redit Clovis…
- Eh bien! Quoi? Qu'y a-t-il? Ne te mets pas dans mes jambes! Vire-té-d'aqui! Garo-té de l'empeîte! Je n'ai pas le temps de jacasser!
Et l'aubergiste replaça son pique-feu dans les braises du foyer.
Sous son chapeau de feutre sombre, Clovis était très pâle. Etait-ce la blancheur de sa chemise de shirting, si bien empesée, qui se reflétait sur son visage? Pourtant la couleur prune de son gilet de velours lui seyait à merveille…
- Faut-il commencer à vider les truites? Criait la petite Clara…
- Attends une minute! Espère un ponchounett! Je viens!
Et Mère Henriette bouscula Clovis.
Mais celui-ci la prit par le poignet :
- Ecoutez-moi lui dit-il. Ce ne sera pas long! Préparez soigneusement le festin et surpassez-vous, je vous prie! N'épargnez rien surtout! Je paie d'avance!
Il tira plusieurs louis d'or de sa bourse et les posa sur la table.
- Mais que fas? Que fais-tu à cette heure? Criait la Mère Henriette. Ce n'est pas le moment de parler d'argent, mais d'amour!
- Régalez bien mes invités, continua le jeune homme.
Et comme Mère Henriette se fâchait tout rouge, Clovis disparut en courant.
On l'attendit en vain dans la vieille mairie et nul ne le revit jamais. Personne ne comprit où s'en était allé pour toujours cet ombrageux garçon aux yeux couleur de lauzes.
Les langues allèrent bon train et l'on murmura d'étranges choses aux veillées de décembre…
Mais le secret demeure en cette morne steppe aux arbres rabougris où le mystère plane, pareil aux circaètes des falaises d'Ardenne…

Contes et légendes du Vivarais -
Hélène Cheynel - Edition de la Bouquinerie - 1993