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Le renard et le loup à la foire de Fay C'était le bon temps. Les renards vivaient sans crainte aux "Peybroussous" et les loups couraient dans les bois de "Manissolle". Loups et renards parlaient. C'était vraiment le bon temps. Par une fraîche matinée de novembre, le Renard des "Peybroussous" et le Loup du " Nid " marchant en compagnie, devisaient tranquillement. - Loup mon ami as-tu songé que c'est demain la foire à Fay ? - Non répond le loup, - J'en étais sûr ! Eh bien ouvre tes oreilles toutes grandes : demain camarade, c'est la foire de la Toussaint ; la plus belle de toutes les foires. Cette année elle va être magnifique. Les marchands y viennent du Puy, du Monastier, de Saint-Julien, de Pradelles et de Langogne. La Mariette dit qu'il y aura plus de trois cents juments et des filles "tant" belles que notre Jacquou trouvera chaussure à son pied. Le loup dissimule mal son intérêt, car ses oreilles se dressent et ses yeux brillent. Après une pause, Renard continue sur un ton confidentiel : Et il y aura du beurre, des volailles, des œufs et des " picodons " autant qu'on voudra. - Renard, il faut y aller, lance le loup alléché par tant de bonnes choses. Renard fait la sourde oreille et contemple sa belle paire de bottes pendant que le loup d'une voix presque suppliante réitère sa demande. Cette fois Renard accepte et le rendez-vous est fixé : - Demain au lever du jour, Bois de Ponsonnières. Voilà qui est précis. Lundi quatre heures du matin. Le soleil n'est pas encore levé mais le loup du "Nid" fin prêt, attend déjà ; le derrière dans la rosée... Br ! Frisquet de si bonne heure. Cinq heures moins dix: maître Loup marche de long en large, très nerveux. Toujours pas de Renard en vue. - Pourvu qu'il ne m'ait pas posé un lapin, songe-t-il tout haut, il en est bien capable. Mais non ! Comme six heure sonne à la mairie du Chambon, le renard apparaît, tout faraud, portant bien son jolie feutre marron et sa belle queue lustrée. - Matîn ! On dirait un novie, ne peut s'empêcher de dire le loup. Renard sourit. Il est sensible à son succès et nos deux compères partent bras dessus, bras dessous comme deux vieux garçons bien résolus à profiter de leur liberté. Les heures passent. Le soleil commence à être haut dans le ciel. Nos deux amis commencent à sentir quelque part dans leur estomac, des tiraillements. - Que j'ai faim ! Grogne le loup en baillant affreusement plusieurs fois. - On ne t'a pas dit, Loup, qu'un homme bien élevé met sa main devant sa bouche quand il baille ? Et puis patiente un peu. Si tu m'écoutes, tu feras avec moi aujourd'hui un repas de roi. Rassure-toi, cela ne nous coûtera pas un sou. Nos deux larrons font sur la place de la Croix une entrée un peu effacée. Mais que voulez-vous, il y a tant de monde ! Tant de choses à voir. Des paniers pleins à craquer de fromages blancs du Mézenc, des corbeilles remplies de noix, des châtaignes, des pommes de l'Ardèche. Sur les étalages de piles de gâteaux dorés, des montagnes de raisins juteux et des volailles par centaines. Le loup en bave de convoitise. Renard prestement d'un revers de la manche s'essuie les lèvres. Il a de l'éducation, Renard, et il sait se tenir comme il faut dans le monde. Mais Renard attire le loup dans un coin et tout bas lui confie un tas de choses. Nous sommes trop loin pour entendre, mais c'est sûrement très sérieux, car les sourcils du loup sont en accent circonflexe et à plusieurs reprises nous le voyons se gratter le crâne. Mais il a sûrement compris sa mission car il approuve de la tête en riant maintenant. Le Renard de "Peybroussous" s'approche du banc de la Jeannette et, tout en frisant sa moustache, fait un brin de cour à la marchande, vantant son beau teint frais et son humeur joyeuse. La Jeannette n'est pas insensible aux flatteries de renard et en femme qui se croit belle rit à pleines dents. Mais voilà que son rire s'étrangle dans sa gorge, car une forme noire a bondi sur son étal et raflé son magnifique, son unique sac de dragées. - Aïe! aïe! crie-t-elle, mon sac! mon sac! - Au voleur! au voleur! hurle t-elle de plus belle. Le Jean-Pierre de "Couquet" qui aperçoit le loup lui envoie dans les côtes son gros bâton de noisetier. L'Albert lève les bras! Le Jeandou lance des pierres, mais le loup passe quand même. On dirait qu'il vole. Prés du calvaire, il renverse la Pierrette qui se signe disant avoir vu le diable! Ouf, ça y est, il atteint le cimetière. Il est sauvé ; mais il a eu chaud. A bout de souffle, la langue pendante, l'épaule ensanglantée, il fait peine à voir. - Pauvre loup! que te voilà ruisselant, dit Renard d'une voix compatissante. Ma parole, on dirait que tu t'es battu. Mais tu t'es bien "tiré" de ta mission, aussi comme récompense, tu auras la garde du sac. Allez, charge le sur ton épaule. Nous mangerons les dragées plus loin, bien à l'abri dans un petit coin que je connais. C'est tout près du Chambon. Nous serons tranquilles. Le loup marche en grognant. Cette récompense ne lui plait guère et son épaule commence à le faire souffrir. Renard suit à quelques pas, les pouces aux emmanchures de son gilet et il sifflote innocemment. Mais bientôt ses yeux se plissent de malices. Sûr, il a quelque idée et bien drôle sans doute, car il rit de toutes ses dents de renard. - Tu peux rire, marmonne le loup qui peine de plus en plus et s'éponge avec son grand mouchoir à carreaux. Je m' esquinte et tu ris. A toi Renard, porte le sac ! - Tu plaisantes mon bon ami ! Tu sais bien que tu es le loup le plus fort du pays. Tu le dis toujours toi-même! L'occasion est belle! Prouve-le. Flatté, piqué, le loup, d'un coup qui arrache un cri de douleur, remet le sac en bandoulière et repart. Renard délicatement, enlève une dragée du sac et la remplace par un "gravillon" du chemin. Puis fermant à demi les yeux, il laisse fondre tout doucement dans sa bouche le délicieux bonbon. Le loup ne s'est aperçu de rien. Et une dizaine de fois, la même scène se produit. Le pauvre loup transpire de plus en plus, bien que le soleil baisse derrière le Lizieux. Sa belle flanelle jaune est trempée de sueur. Il s'en plaint amèrement à Renard : - Bah! répond ce dernier, patiente encore un peu et tu vas te régaler. Pense à toutes les dragées ! Cette pensée rend au loup tout son courage et un frisson de gourmandise lui court le long de l'échine. Renard, inlassablement, continue son manège : une dragée prise, un "gravillon" mis à la place. La nuit va bientôt tomber et les grands bois de pins deviennent tristes. Heureusement, la clairière est là. Le loup précipite sa charge par terre et exécute une "guimbarde" gigantesque autour de son sac. Le renard ne rit plus. Très sérieux, il se sent pris de pressants et impérieux besoins. Il s'excuse auprès du loup de s'absenter quelques instants. - Oh! juste le temps qu'il faut, puis s'élance derrière une haie. Le loup trouve injuste d'avoir porté seul la charge et pour punir Renard, il décide de manger toutes les dragées. Sans perdre une minute, il ouvre le sac et y puise à poignées… Aïe! Aïe! Aïe! Au secours! Mes dents! Mes pauvres dents! Renard derrière sa haie a glissé sa tête entre deux genets pour tout voir. Ça en vaut la peine. Renard se tord les côtes de rire. Il en est malade. De grosses larmes de joie lui montent aux yeux! Dieu quelle crise de rire! Cependant le loup s'est penché sur le sac et, attentivement, il examine le contenu. Il découvre qu'il a été roulé et sa fureur éclate. - Le grand "croueï" de renard, hurle-t-il, il me le paiera. Arrive Renard du Diable, que je t'étripe! Grand voleur! Renard juge plus sage de se retirer et sans bruit se faufile dans les bois pour rejoindre sa dame. Le loup, sur le sac pleure très ford. Renard en entend l'écho. Et de grosses larmes qui roulent sur ses joues poilues attestent son désespoir de loup. Il pleure et, dans le soir qui tombe, on entend de longs sanglots. Mais voilà qu'il brandit son grand mouchoir, se tamponne les yeux et se mouche par deux fois. Une autre idée a pris forme dans sa cervelle de loup. Dignement, presque royalement, il lève la cuisse et arrose ce qui reste du sac de dragées. Maurice LEBRAT - Le Mézenc m'a raconté - Jean-Claude Morel
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